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  • Les réactions des vainqueurs de 2014

     Voici les réactions des principaux vainqueurs de ce 67e Festival de Cannes.

     

    Nuri Bilge Ceylan (Palme d'or avec Winter sleep)

    « C'est étrange. J'ai gagné deux fois le Grand Prix (pour Uzak en 2003 et Il était une fois en Anatolie en 2011) et le prix de la mise en scène (pour Les trois singes en 2008). Il n'y a pas grande différence entre un Grand Prix et une Palme d'or en terme d'émotion. C'est la première fois que je reçois un prix aussi important. C'est super. Quand j'écris, je ne pense jamais aux aspects commerciaux. D'ailleurs, à la fin de l'écriture du script, il était deux fois plus long que celui d'Il était une fois en Anatolie. Et quand on a terminé le premier montage, le film durait 4 h 30. Ce sont les personnages et l'histoire qui nous guident. Nous les avons suivis. C'est pour ça que c'est si long (3 h 15 au final). »

    « J'ai dédié mon prix aux jeunes qui ont perdu la vie l'année écoulée. Ils nous apprennent beaucoup. Certains sacrifient leur vie pour notre futur. Ils méritent cet hommage. »

    « Ma motivation, c'est d'essayer de comprendre ma face sombre et, bien sûr, celle de la nature humaine. »

     

    Xavier Dolan (prix du jury pour Mommy)

    « Etre lié à Godard ? Je reconnais le geste délibéré des jurés de nous associer à cause du gouffre de temps qui nous sépare, mais aussi à cause de ses recherches de la liberté, même si c'est de manière très différente de moi. Lui, à une époque, a tenté de réinventer le cinéma. J'aime croire que le cinéma prend actuellement un virage et que j'en fais partie. »

    « On n'arrête pas de me rappeler que je n'ai que 25 ans. Avec ce prix, les interrogations sont désormais pulvérisées. J'avais envie de m'adresser aux gens de mon âge, qui ont de rêves, des ambitions, et à qui on dit souvent de redescendre sur terre, d'arrêter de rêver en couleur ou « Pour qui tu te prends ? » Moi, je viens d'un endroit plutôt grand (le Canada) où les gens ont trop tendance à penser petit pour des raisons qui m'échappent. Libérer les ambitions, c'était ça l'idée. »

    « Si je suis déçu de ne pas avoir eu la Palme d'or ? Il y a trois ans, j'ai dit que j'étais déçu d'une sélection dans une section parallèle. Je ne sais pas si j'aurais encore le culot d'aujourd'hui dire ça. Le prix du jury me flatte énormément. De manière compatible avec la démesure de mes rêves, il faut rêver à tout, sinon on rêve à moins et on a plus petit. On avait rêvé à tout et on ramène un prix formidable à la maison, avec grande fierté. »

     

    Timothy Spall (meilleur acteur dans Mr. Turner)

    « Ce prix, on dirait une bouche d'Alien avec sa langue fourchue. »

    « Je suis très touché. On peut m'accuser de mentir, mais je me sens comme un gamin de 18 ans, profondément touché. J'ai l'habitude de ne m'attendre à rien. La plus grande partie de ma carrière, on ne m'a proposé que des seconds rôles. On ne m'offre les premiers rôles que depuis 5-6 ans. Ici, on me donne le prix du meilleur acteur pour un film du réalisateur pour lequel j'ai le plus de respect. Il est donc autant pour Mike Leigh que pour moi. »

     

    Alice Rohrwacher (Grand Prix avec Les merveilles)

    « Je suis contente. Je flotte. J'ai été surprise tout le temps: d'être ici, d'avoir un prix et de recevoir ce prix-là. »

     

    Bennett Miller (prix de la mise en scène pour Foxcatcher)

    « J'étais en train de manger avec une ex quand on m'a téléphoné pour me dire de revenir à Cannes. Elle me racontait une histoire passionnante. Mais elle est mariée maintenant ! »

    « Ma première pensée à été pour mes acteurs. Channing Tatum, j'ai tout de suite pensé à lui. Steve Carell est un acteur qu'on ne s'attend pas à voir tuer quelqu'un à l'écran. C'était très courageux de sa part d'accepter ce rôle en sachant que la famille serait présente et examinerait le film de près. Enfin, je ne veux pas tourner un autre film sans Mark Ruffalo. C'est un acteur remarquable et une personne remarquable. »

     

    Alain Sarde (producteur d'Adieu au langage de Jean-Luc Godard, Prix du jury)

    « Je n'ai pas eu Jean-Luc au téléphone. A mon avis, il sait qu'il a gagné mais cela ne va pas révolutionner sa vie. »

     

    Marie Amachoukeli, Claire Burger, Samuel Theis (Caméra d'or pour Party Girl)

    « On essaie de faire tout ensemble. Ce qui est absolument insupportable pour tout le monde. Parfois, on allait trois fois plus vite, puiqu'il y avait trois cerveaux. Parfois, nous n'étions pas d'accord et alors, c'est la démocratie qui jouait. Nous sommes amis depuis plus de 20 ans et c'était une manière de mettre notre amitié à l'épreuve. »

     

  • Les réactions des jurés

    Voici les réactions des jurés recueillies à la sortie de la soirée de cloture.

    Jane Campion (la présidente du jury)

    "Les décisions, nous les avons prises ensemble. On peut toujours débattre, mais au final, personne ne sait qui a voté pour quoi. Nous avons voté à bulletin secret. Il fallait obtenir au moins la majorité de 5 voix pour qu'un film puisse obtenir un prix. Nous avons été nombreux à aimer beaucoup de film. Mais il n'y avait pas assez de prix à attribuer."

    "Nous avons attribué les prix selon des critères uniquement cinématographiques, sans tenir compte du fait qu'un réalisateur ait déjà reçu la Palme d'or."

    "Winter sleep m'a apeurée quand j'ai lu le résumé et la durée. Je me suis dit que je devrais faire une pause. Mais ce film possède un rythme merveilleux. J'aurais pu rester deux heures de plus dans la salle. Les cycles à la Tchekhov sont très maîtrisés, avec des personnes qui se torturent les unes les autres avec une grande intelligence. C'est fait avec beaucoup de sophistication."

    "J'ai beaucoup aimé les personnages féminins de Winter sleep. La soeur est complexe. Quand on décrit un idéal, on trahit la réalité. L'intérêt se trouve dans l'honnêteté brutale, sans pitié. Si j'avais les tripes pour être aussi honnête que Nuri Bilge Ceylan, je serais vraiment fière de moi."

    "J'ai adoré Mommy (de Xavier Dolan, prix du jury, ndlr). C'est un film extraordinaire, moderne. Dolan est si jeune, c'est un véritable génie. J'ai aussi vu le film de Jean-Luc Godard. Je ne m'attendais pas du tout à ça. J'ai été bouleversée tellement c'était moderne. Il n'y a pas de récit: c'est plutot une sorte de poème. En le voyant, je me suis dit: Voilà un homme vraiment libre. Nous savons tous que nous devons beaucoup à Godard. A bout de souffle a changé le cinéma. On était tous d'accord pour lui donner ce prix (du jury, ex-aequo avec Mommy). On aurait voulu que le chien vienne chercher le prix, on lui aurait remis un Os d'or..."

    Carole Bouquet

    "J'ai adoré parlé des films, les défendre. C'est une belle expérience qui me donne envie de tourner encore plus de films."

    "Jane Campion a beaucoup utilisé le mot liberté. Nous avons essayé de déceler la liberté plutôt que les aspects politiques."

    Gael Garcia Bernal

    "Faire partie du jury m'a rappelé ma première expérience cinématographique, à la cinémathèque de Mexico. J'avais l'impression de découvrir tout un monde, avec des réalisateurs différents. Certains sont très loin de moi, mais en voyant leurs films, je me suis rendu compte qu'ils étaient proches de moi en fait. J'ai aimé chaque film en compétition, je me suis régalé dans le rôle du spectateur."

    "Chaque film possède une complexité, politique, sexuelle, spirituelle. Ils explorent tout le spectre humain. Mais lors des débats, nous n'avons jamais isolé un film en raison de considérations politiques, nous avons jugé l'ensemble."

    Nicolas Winding Refn

    "Nous avons vu beaucoup de films très différents. Certains classiques, d'autres qui montrent le futur du cinéma, ce qu'il va devenir. Ce fut un festival merveilleux pour nous tous."

    "Mommy est un film intéressant. une révolution technologique. La réalisation n'appartient plus désormais à une élite. Tout un chacun peut rencontrer des acteurs et faire un film. C'est ce que montre Mommy: chacun peut devenir réalisateur. Il n'y a plus de limite."

     

     

  • L'anti-boussole des Palmes d'or

    Certes, les tempes sont de plus en plus grisonnantes, mais jusqu'à maintenant, jamais personne ne m'a confondu avec Jane Campion. Ni même, et c'est plutôt rassurant, avec l'effrayant Willem Dafoe (ce gars-là, même sur un tapis rouge bien éclairé, il me flanque la chair de poule). Ce qui, en toute mauvaise foi, suffit largement pour me dispenser de l'exercice fastidieux et souvent humiliant des pronostics pour la Palme d'or. Au cours des vingt dernières années, les films pour lesquels j'ai éprouvé les plus gros coups de coeur cannois n'ont presque jamais décroché la récompense suprême sur la Côte d'Azur. Par contre, l'inverse s'est très régulièrement produit. Ce qui fait de moi, et même si cela fait du mal de le reconnaître, une assez bonne anti-boussole pour la Palme d'or.

    Si cette logique qui n'a absolument rien de rationnel se vérifie à nouveau, "Relatos Salvajes" ("Wild Tales" en anglais), la savoureuse comédie cynique et déjantée de l'Argentin Damina Szifron ne devrait pas triompher ce samedi. Pourtant, le sketch de l'avion, d'une cruauté hilarante jusque dans sa conclusion ignoble, est ce que l'on a vu de plus absurdement drôle au cinéma depuis la fin de la carrière des Monty Pythons.

    Ce sort peu enviable devrait être partagé par "Still The Water", de la Japonaise Naomi Kawase. En dépit de sa lenteur, de ses ambiances quasi planantes et de références cultures un peu difficiles à cerner, ce petit bijou de justesse est le seul à m'avoir ému aux larmes. Par une simple discussion entre un père et sa fille, le premier voulant savoir si elle est amoureuse, question qui a le don de réveiller l'intérêt de la maman à côté, par exemple. Ou par une séquence de chants et de danses destinés à soutenir la mère mourante. C'est tellement simple et vrai que les cordes sensibles se mettent à trembler dangereusement.

    "Sils Maria", d'Olivier Assayas, m'a aussi touché. Par sa réflexion subtile et intelligente sur le métier d'acteur. A des années lumière du décevant "Maps To The Stars" de David Cronenberg, comédie trop molle sur le microcosme hollywoodien.

    Cela dit, cette année, la malédiction sera peut-être brisée. "Deux jours, une nuit", des frères Dardenne, s'impose comme un grand film. Avec un fond solide et plus de légèreté dans la forme. Sans doute leur oeuvre la plus abordable. Ce thriller économique, sublimé par Marion Cotillard, était mon favori absolu jusqu'à deux jours de la fin du festival. Et la présentation de "Mommy" de Xavier Dolan. Bizarrement, sur le moment même, ce sont surtout les prestations d'Anne Dorval, en maman excentrique d'un ado aux crises de violence terrifiantes, et de Suzanne Clément, en voisine qui bégaie depuis la disparition tragique de son enfant, qui m'ont séduit. Mais plus le temps passe et plus le brio de la mise en scène du Québecois de 25 ans m'éblouit. De même que la cohérence du récit, les choix musicaux, ses audaces visuelles, sa manière extraordinaire de raconter la vie avec des ruptures de rythme saisissantes.

    Bien sûr, par pur chauvinisme, on rêve d'un troisième trophée pour les valeureux Liégeois, mais le plus gros choc de la quinzaine vient de ce "Mommy" dont on souhaite déjà le retour en salle...